Le Graciela : comment un bateau peut en cacher un autre?
Par Stéphan Beaucher, dimanche 3 juin 2007 à 20:22 :: En direct du bureau :: #9 :: rss

Le Graciela: Palangrier converti en navire usine ici dans le port de la Valette
Parmi tous les bateaux qui fréquentent la zone il en est qui sont certes moins "fréquentables" que d'autres, mais dont la présence constitue un excellent indicateur. Gros plan sur le Graciela, loin d'être un inconnu pour les équipages de Greenpeace...
Depuis notre arrivée à Malte, s’il y a bien un bateau que nous surveillons de près, c’est le Graciela. Entre lui et GP, c’est une longue histoire. Nous l’avons croisé à peu près partout où il y avait des « bons » coups à faire, c’est-à-dire en des lieux où la contrebande de poisson constitue un secteur d’activité à part entière. Nous l’avons notamment observé aux Canaries à Las Palmas, la porte d’entrée du poisson ratissé sur les côtes ouest-africaines vers les marchés européens. Dès lors, même si à Malte à bord et autour du Graciela tout était fait dans une optique de discrétion (amarrage dans la zone sous douane, équipage consigné à bord) nous lui avons consacré une attention de tous les instants. Nos soupçons n’ont pas tardé à trouver leur justification…
Tout d’abord, voyons un peu « qui » est ce bateau ?
D’apparence, c’est un palangrier dont il a la silhouette typique avec pont dégagé et superstructures latérales destinées à dérouler simultanément des dizaines de kilomètres de filin armés de milliers d’hameçons. À première vue, c’est donc un bateau de pêche, mais à première vue seulement. En fait, c’est un bateau de pêche qui ne pêche pas et reste à quai le plus loin possible des regards curieux, voire indiscrets.
Base arrière pour les équipages ? Atelier de mécanique ? Rien de tout cela, le Graciela est en fait un navire-usine. Une partie de la cale frigorifique du palangrier qu’il est a été convertie en atelier de découpe.
Que savons nous de ce bateau ?
Il s’agit de l’ancien Fukuei Maru 7. Il est en règle : Il a son agreement ICCAT en tant que cargo congélateur (ce qui correspond à sa mission) et non comme palangrier (ce qui correspond à son « identité » d’origine) et sa licence SANCO * ce qui signifie qu’il est techniquement autorisé à congeler et transporter du thon rouge et juridiquement autoriser à le débarquer dans les ports européens.
Il ne paie pas de mine : avec 47 mètres de longueur c’est un palangrier moyen. Sa déclaration ICCAT fait apparaître une capacité d’emport de 280 mètres cubes alors qu’un simple examen visuel permet d’établir qu’il peut stocker près de 500 mètres cubes ; en effet s’il est bien une chose qui n’est pas de mise dans la marine, c’est la place perdue…
Enfin, il n’apparaît pas dans la liste ICCAT des bateaux suspectés d’activités IUU (pêche pirate ou transport de poisson pirate). Toutefois, cette dernière étant tellement pauvre (une vingtaine de bateaux seulement), le fait de ne pas y figurer ne constitue pas un « certificat de moralité ».
Il navigue sous pavillon panaméen et est exploité par Graciela shipping Inc. une société immatriculée à Panama City. Il est intéressant de noter que, comme dans le transport pétrolier, la pratique du secteur consiste à créer une société par bateau afin de limiter les risques en cas de saisie ou d’incident de toute nature. Plus « exotique » ; Graciela shipping Inc. est la filiale d’un groupe indonésien, APOL, dont le siège est à Djakarta et semble ne détenir qu’un seul reefer.
Que fait il à Malte ?
Tapi au fond de la zone sous douane, le Graciela ne sort que rarement (2 à 3 fois par semaine) et pour des durées très courtes (4 à 6 heures) puis revient se mettre à l’abri le long de son quai. Aucune agitation sur le pont ni autour du bateau. En fait il ne sort que sur rendez-vous : il part à la rencontre de bateaux à quelques milles des côtes et transborde du thon mort. Puis il rentre à La Valette où ses marins débitent le thon en longes et en filets.
C’est quand nous avons pu nous introduire clandestinement dans la zone sous douane que nous avons eu confirmation de ce scénario. Nous avions repéré que les autorités portuaires déposaient et enlevaient régulièrement le long du Graciela ce que nous appellerions des « bennes à gravats ».

Embouteillage samedi 02 juin en soirée autour du Graciela

Un fagot de thons rouges. Ces transferts ont duré toute la nuit de samedi à dimanche

Les "poubelles" du Graciela. La tête au centre de la photo est celle d'un thon de 150 à 200 kg. Plusieuirs épines dorsales correspondent à des poissons de 100 à 120 kg
Quand le Graciela ne sort pas en mer pour aller chercher de la « marchandise », c’est le fournisseur qui se déplace : Depuis vendredi 1er juin, les senneurs (italiens pour la plupart) se sont bousculés à ses côtés. En particulier pendant toute la nuit de samedi à Dimanche. Plusieurs senneurs sont venus se mettre à couple et ont transbordé pendant plusieurs heures des fagots de thon dont certains d’une taille impressionnante. Notre guetteur était encore sur place. Écoutons le :
« J’ai vu passer des thons qui faisaient la taille de dauphins adultes. En voyant cela, j’ai éprouvé la même impression que lorsque j’avais été le témoin impuissant de coupes à blanc dans la forêt amazonienne il y a quelques années ».
Reste une grande question à laquelle nous ne sommes pour le moment pas parvenus à apporter une réponse : Pourquoi ces senneurs travaillent-ils le thon mort et comment se fait-il qu’ils ne les aient pas destinés au marché de l’engraissement, surtout dans la mesure où certains spécimens dépassaient les 150 kg ; or ces poissons de grande taille sont les plus prisés et les mieux valorisés.
Ces bateaux opéraient ils dans une zone décentrée, loin de tout remorqueur?
Le tonnage capturé a-t-il été estimé trop faible pour justifier le déplacement d'un remorqueur?
Ces thons constituent ils le reliquat de calées qui auraient dépassé la capacité de remorquage disponible à ce moment là?
Les conditions météo en mer contraignaient elles les bateaux à rentrer au port et dans ce cas il ne s'agirait que d'un transfert de commodité
Ou bien encore l'équilibre entre les différentes composantes de la filière (le mort et le vivant) serait il en train de bouger?
Un mystère de plus à éclaircir pour notre compréhension du « tuna business ».
SANCO : Direction Générale de la Santé et de la Consommation de la Commission Européenne.
Commentaires
1. Le lundi 4 juin 2007 à 11:14, par Julien
2. Le vendredi 8 juin 2007 à 23:13, par Francesco
3. Le mercredi 13 juin 2007 à 13:35, par seb
4. Le mercredi 20 juin 2007 à 09:15, par lyoncanut
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